Etat de la nation 2017 (Partie I)

Finances publiques, Logement


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Le discours du Premier ministre sur l’état de la nation est intitulé cette année « Qualité de vie au Luxembourg ».

Étant donné que le Premier ministre semble avoir été atteint de patriotisme le jour de son discours, nous nous permettons d’insister. Une définition courante de la « nation » peut-être celle-ci: « Ensemble de personnes vivant sur un territoire commun, conscient de son unité (historique, culturelle, etc.) et constituant une entité politique. » Le mot « nation » vient du latin natio, signifiant naissance. D’où la dérivation de la première question qui est de savoir de qui le Premier ministre parle ou plutôt, à qui il s’adresse. Cette question prend toute son importance au vu du grand nombre de travailleurs frontaliers au Luxembourg, parmi lesquels il y a un nombre (inquiétant pour un petit pays) d’expatriés économiques (Luxembourgeois ne pouvant plus se payer un logement au Luxembourg).

Donc, qualité de vie au Luxembourg ne suppose-t-il pas qu’il faut déjà pouvoir y vivre? Au cas où les frontaliers sont inclus, ne faudrait-il pas les traiter de façon égalitaire au lieu de ne penser qu’à eux lors des discours politiques du dimanche?

« Finances publiques saines »

Le gouvernement s’adule de la bonne situation financière confirmée par « ceux qui nous observent et nous évaluent de l’extérieur ». Parlerait-il des agences de notation, Standard&Poors, Moody’s et Fitch qui attribuent (ou pas) le fameux triple A qui n’est rien d’autre que le reflet du risque de défaut de paiement d’un État. Ces agences appartiennent à des capitaux privés, derrière lesquels se trouvent des noms de milliardaires comme Warren Buffett ou encore Marc Ladreit de Lacharrière. Ces notations font la pluie et le beau temps dans notre système capitaliste car leur note influe directement sur le taux auquel les États peuvent emprunter sur les marchés financiers. Une bonne notation signifie un taux bas une mauvaise, un taux élevé. Qui dit capitaux privés dit intérêts privés. L’indépendance de ces agences est donc à mettre en doute. Voyez les dégâts que ces agences ont causés en Europe, notamment en Grèce, au Portugal, en Italie mais également en France! Pas de quoi être fier! Pas de quoi se vanter! Leur note est donc une confirmation que le Luxembourg est bon élève à l’école des capitalistes. On est bien loin de la « qualité de vie au Luxembourg » qui, nous le pensons, doit être appréciée à travers d’autre lunettes que celles du fric!

Situation du marché immobilier

Vous remarquerez que le mot « marché » revient souvent dans le langage actuel. C’est significatif. Cela dit tout! Il s’agit d’un marché en effet, auto-régulé par l’offre et la demande. Le mantra de l’UE: marchés libres et concurrence parfaite. Il y quelques années, le Premier ministre de l’époque avait élevé la question au rang « d’affaire du chef ». Ce même « chef » est aujourd’hui chef de la Commission européenne. Sur le terrain, rien ne s’est fait. La politique du logement, pour autant qu’il y en ait une, est un cuisant échec. Le Premier ministre Bettel considère que le problème est très difficile à résoudre. Nous serions tentés de compléter la phrase ce cette façon: « surtout, si le courage politique n’y est pas » .

Pour trouver des solutions, il faut déjà analyser la situation. Pour appliquer les solutions distillées, il faut du courage politique. Un courage qui se heurte très vite au diktat européen de la libre concurrence, de la logique du « tout fric » et à la tyrannie de la chimère du politiquement correct.

Une demande supérieure à l’offre

Dans le langage des marchés, la flambée chronique des prix s’explique par une demande qui est supérieure à l’offre. Si trente personnes veulent acheter dix pommes, l’épicier va augmenter ses prix. Pourquoi? Parce qu’il peut se le permettre et il sait qu’il vendra, à l’un ou à l’autre. Mais pourquoi la demande est-elle supérieure à l’offre? On nous dit qu’il y a des spéculateurs qui retiennent des terrains afin d’attendre le moment propice pour la vente. Le moment propice est celui qui vous apportera le plus de fric possible, au moment où vous en aurez le plus besoin. Spéculation immobilière donc. Au vu du fait que les banques ne vous donnent plus grand chose pour vos placements, faut bien trouver une alternative avec un rendement plus élevé. Que pourrait faire un gouvernement déterminé? Sévir contre la spéculation. Bémol: faudra marcher sur les pieds des promoteurs- ce qui n’est pas une solution politiquement saine! Vous risquerez de froisser vos « amis », et ils risqueront de ne plus voter pour vous ou éventuellement laisser tomber les dons. Quelle laideur!

Ensuite, le Luxembourg attire- ou plutôt, fait tout pour attirer- une certaine immigration. Du genre qui ne rechigne pas à payer les prix demandés. Quoi que les politiques en disent, cette évolution est voulue. Cela va même jusqu’à accepter, voire recommander aux Luxembourgeois moins fortunés d’aller vivre dans les pays limitrophes. Cette politique se cache sous l’euphémisme de « frontaliers atypiques » c’est à dire des Luxembourgeois qui sont frontaliers dans leur propre pays. Nous assistons donc au remplacement des populations moins fortunées par des populations fortunées. Autant pour la « nation »!

Comment en sortir?

Si une solution était vraiment souhaitée, les politiques pourraient consulter les Contributions où travaillent certaines personnes très compétentes, pragmatiques, connaissant la matière mieux que quiconque! Mais nous le redisons: ce n’est pas les solutions qui manquent, mais bien la volonté des décideurs. Une volonté que nous ne pouvons pas reconnaître dans la politique actuelle du gouvernement. Nous le répétons, les solutions possibles ne sont pas envisageables. Trop politiquement incorrectes, trop anti-européennes, trop sociales, pas assez capitalistes. Plafonner les prix? Pas envisageable comme mesure seule. Il faudrait prévoir en même temps un droit de préemption des membres de la « nation ». Il existe des pays qui appliquent cette réserve. Exiger cela revient néanmoins, dans notre « culture » à se faire qualifier d’extrémiste, par les gens qui pensent à votre place et qui ont le monopole de la vérité. Vous aurez le droit de penser cela, mais pas de le dire.

Le ministre du logement clame haut et fort qu’il n’y aura pas de mesures radicales avec son parti (les libéraux- comme si cela faisait une différence). Se rend-il compte que sa politique de l’extrême-centre1)Tariq Ali: The Extreme Centre: A Warning est en elle-même une mesure radicale? Les jeunes de son parti n’ont pas mieux à faire que de reprendre la phrase de l’ancien Premier ministre Juncker, que les « gens » doivent comprendre que tout le monde ne peut pas avoir une grande maison avec un grand terrain. Ce manque d’originalité n’a d’égal que la morgue de ses auteurs! Bienvenue dans la lutte des classes!

Bref, il n’est plus légitime pour un Luxembourgeois d’exiger, ni même d’espérer, pouvoir habiter dans « son »2)le pays de sa naissance, dans lequel il a grandi et où se trouvent ses souvenirs d’enfance etc… pays. Dès lors: qui ceux qui prétendent nous gouverner représentent-ils?

Relisant sous cet angle les platitudes et généralisations habituelles du discours, la phrase « la croissance a son prix » prend pourtant toute son ampleur. En effet, la croissance, dans un silence d’acceptation général, profite aux riches et fait payer le prix aux pauvres. Bien à la manière néolibérale en vigueur depuis plusieurs décennies: la redistribution du bas vers le haut.

Ce texte est également disponible en Allemand

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1. Tariq Ali: The Extreme Centre: A Warning
2. le pays de sa naissance, dans lequel il a grandi et où se trouvent ses souvenirs d’enfance etc…

Auteur

Armand Wildanger
Armand Wildanger

Armand Wildanger est le Secrétaire Général du Syndicat NGL-SNEP depuis 2008. Il est en charge des communications du syndicat ainsi que de l'organisation et du fonctionnement du Secrétariat général du NGL-SNEP. Il fait partie du Conseil d'administration du NGL-SNEP. Armand Wildanger est diplômé en gestion d'entreprise.